Librairie du Labyrinthe

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Pour Pierre Garnier

Pierre était pour moi, son élève, un grand chef indien, il traversait la cité scolaire
comme Géronimo chevauchait la plaine, un professeur bison ou cheval, la crinière
au vent. Il me parlait allemand pendant ses cours mais je ne l’écoutais pas, au mieux
je regardais les poussières de craie, effacées du tableau noir, se transformer dans la
lumière en tempêtes de soleil : c’était la fin du cours.

Libraire, je découvrais cette pluie de soleil dans ses poèmes plus de 10 ans après. Des
soleils il faut en inventer dans notre pays picard et Pierre savait les dénicher, et pas
seulement dans les falaises de craie.

Tout petit il a trouvé le soleil dans la langue de sa maman du quartier Saint-leu,
avec un parlache « qui croque conme del douchette » porté haut et fort par le rouge
Lafleur et les cabotans. Le rideau du théâtre de marionnettes était un soleil levant
dans les yeux des enfants. Et les tournesols, astres géants au-dessus des nazus éclairaient les nuits de Saint-Germain coucou. Mais les bombes tombèrent sur Amiens
et les tracts distribués dans le quartier Saint-Roch furent aussi des soleils brûlants
au bout des doitgs. Puis fleurirent les soleils rouges des drapeaux qui claquaient sur
les ruines, les rayons d’Aragon et d’Elsa - on regardait vers l’est la lumière fraternelle.
Mais lorsque l’on a rêvé avec Lafleur, on finit par donner des coups de pieds dans le
ventre de l’autorité et du mensonge, d’où qu’ils viennent.

Il y a quelques années je retrouvais l’indien picard pour construire un livre avec les
mots extraits de sa mémoire et de la terre picarde. Les mots sont matière et le chaman
de Saisseval connaît les formules spatiales pour parler aux arbres et aux oiseaux.
« Le monde n’a pas besoin de l’homme pour être intelligent » et le poème nous initie
aux langages des arbres et du vent.

Il transforme en stèles les fragiles beautés qui disparaissent sous nos yeux comme
la caille des blés, l’alouette, l’abeille.

Enfant dans le quartier Saint-Roch, un Saint toujours représenté avec son chien,
Pierre s’entourait d’animaux. Maintenant à Saisseval on parle aux oiseaux. Je me
souviens d’une petite poule rousse qui suivait Pierre comme un chien son maître,
je crois qu’elle s’appelait Nénette. Nous avons bien ri avec Bertrand Créac’h de cette
fidélité. Aujourd’hui, le souvenir de cette tchotte glène me bouleverse. Ce n’était pas
de la fidélité, c’était de l’amour et c’est moi qui suis peut-être un peu jaloux.
Les livres sont des soleils, nous en fîmes ensemble avec les joies de l’ouvrier, du paysan.

Je sortais toujours du presbytère de Saisseval avec des livres soleils sous le bras.
Les curés aussi quittent nos plaines et les presbytères, mais ils sont trop rarement
remplacés par des poètes.

Ici, nous sommes tous des paysans et inlassablement Pierre a creusé le ciel gris de
neige et la terre blanche de craie pour en extraire des étoiles et des mots.
Avec l’aide d’Ivar Ch’vavar, Pierre lanca en orbite la langue picarde, spatiale elle
retombe poussière de mots en Allemagne, au Japon… Elle devient universelle.
Des mots picards, il y en a plein la terre et l’horizon est infini. “Ici en Picardie, écrit
Pierre, ce sont des lignes de géométrie douce, légèrement croisées et arquées qui ne
craquent de nulle part mais se poursuivent continûment à l’infini - ce sont encore
les fonds de la mer - et les chevaux, qui naguère parcouraient ces champs, savaient
bien au fond d’eux-mêmes qu’ils étaient encore des animaux marins qui labouraient
ce paysage et qu’il ne fallait rien bâtir ici qui le contrarie et face obstacle à ces lignes
infinies de vie et de mort”.

Pour ceux qui pensent que pour des raisons d’argent, on peut gommer de la carte
le mot Picardie parce que rien ne le définirait, qu’ils lisent et regardent la poésie de
Pierre Garnier.

Le paysage picard a ses poètes, ses peintres, sa langue : il est poème.
Nous sommes heureux de ne pas être fiers, nous n’avons ni hymne, ni drapeau, nous
avons la poésie. Manessier en a sacralisé la lumière.

En cela la Picardie est éternelle…
Pour ceux qui ne baissent pas les bras face au cynisme, la lumière est partout pour
la communion de l’homme et de la nature ; les soleils se cachent dans les intailles, les
marais, les blés, l’escargot, la fourmi, la lune, le rossignol, le fleuve Somme, la croix,
le pollen, le nénuphar, le colza, les papillons, l’hostie, les tuiles des tchottes moésons
d’Sant-Leu, ch’quartier dins l’ieu, calimuchon blotti contre l’cathédrale, poème qui
flotte sur le fleuve temps depuis 7 siècles.

Ta poésie est devenue nostalgique et solaire, elle renonce à changer le monde mais
devient sa réalité. Lorsque la machine à écrire mit un point d’exclamation au milieu
du mot pluie, il se mit à pleuvoir dans le mot pluie.
Avec Ilse vous inventiez une nouvelle phrase pour comprendre le monde au plus
près de sa tendresse, de son espace courbe.
La main dessine un losange qui devient un pêcheur et son reflet dans l’eau. Le trait et
l’image rejoignent les mots. Il faudra encore du temps pour que l’on apprivoise cette
poèsie simple, démocratique et joyeuse. À son insu, une institutrice invente tous les
jours le spatialisme ; elle fait un cercle, met un point au centre : le zéro est fécondé et
les enfants voient naître le poème au tableau. Rassurons-nous, la poésie spatiale est
douce, pacifiste, elle ne tuera pas l’autre, plus subjective.

L’ami Pierre, tu nous quittes et reposes à la surface, sur la ligne d’horizon, juste en
dessous des soleils, flocons l’hiver, papillons l’été, sans oublier les points d’exclamations qui couvriront ce petit cimetière après l’orage.

“Le curé disait :
le paradis c’est là où les citrons sont plus jaunes, l’herbe plus verte
Le poète disait :
le paradis c’est là où est le poème”

Hier, en ouvrant un recueil de Pierre, une petite araignée se mit à courir jusqu’au
bord de la page blanche, elle se précipita dans le vide en dessinant une verticale puis
s’échappa, infiniment minuscule dans l’immense monde.

Je savais bien que Pierre était un grand chaman picard.

Tes poèmes sont dans l’air, nous les respirons, ils virevoltent dans l’espace, heureux
les oiseaux, ils vont vers la lumière.
Salut à toi, et fraternité.

Philippe Leleux, ch’libraire d’Sant-Leu
le 4/2/2014

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